Kayonga Abbas: De l’ « Anti-Fraude » à l’Insurrection?

C’était en date du 05 Novembre 2017 que la ville de Bukavu se réveilla sous les armes insurrectionnelles de Kayonga Abbas dit Dada. L’ancien coordonnateur de la Section « Anti-fraude » au niveau provincial aurait décidé de prendre les armes pour s’insurger contre la République ? Quelques éléments de réflexion pour comprendre cette guerre inopportune ; rappelant l’histoire sombre des années de guerre dans cette Province. Cette énième insurrection divise cette population fragilisée par toute cette suite d’événements malheureux mais aussi amplifie ce sens de se résigner aisément dans les fourbes d’identités communautaires ; héritage lointain.

Dans une affaire des armes et qui fait l’objet de la poursuite judiciaire, il est évident que les éléments ne seront pas à la portée du public aisément. Toutefois, notre contribution est d’apporter ces éléments pour  comprendre l’origine de l’insurrection. La contribution est basée sur notre expérience dans la région mais aussi aux informations collectées auprès de personnes qui auraient suivies de près cette affaire. La réflexion ne vise pas à légitimer aucune thèse mais plutôt d’éclairer l’opinion qui veut aussi comprendre cette énigme. Elle n’engage que moi personnellement. En voici quelqu’uns de ces éléments :

  • Le combat que menaient les éléments de Kayonga Abbas contre les forces de l’ordre aurait duré plus 6 heures de temps possiblement parce qu’ils s’étaient enfermés dans un enclos ;
  • Ces éléments sont pour la plupart de la communauté Banyamulenge vivant au Sud-Kivu ; communauté dont l’opinion croit toujours être des manipulateurs des armes que de citoyens normaux ;
  • Kayonga Abbas appartiendrait à cette dernière communauté bien que son histoire commence vers les années 1996 lors de la révolution AFDL. C’est là que remonte son ascension selon certaines sources. Tout un débat;
  • Il aurait été directeur de la division Mines (Goma-Bukavu) pendant la période de la deuxième guerre du Congo ; moments de comprendre le fonctionnement du phénomène « minerais » à l’Est du Congo;
  • Il fait partie du groupe de feu Colonel Mutebutsi vers les années 2004 dans la ‘Saga’ qui opposa ce dernier contre les Généraux Nabiola et Mbuza Mabe. Cette aventure finira par la fuite de Mutebutsi vers le Rwanda. Mutebutsi finira par y succomber dans les circonstances non encore éclaircies Cette guerre aurait causé de dégâts inimaginables à toute la population de Bukavu mais un accent important et celui de victimes ciblées;
  • Apres la fuite à Bukavu, l’ensemble des éléments qui avaient constitué la force de Mutebutsi sont « internés » au Rwanda jusqu’au départ du groupe dit « G47 ». C’est encore toute une histoire ;
  • La traversée du G47 trouve une dissidence au sein de la résistance Masunzu à MInembwe; un groupe qui avait farouchement opposé l’Armée Patriotique Rwandaise (Rwanda Defense Forces) en 2002. Toute une longue histoire;
  • Kayonga Abbas rejoignit le groupe de G47 qui formera enfin le « FRF-Gumino» avec ces dissidents de Masunzu. C’est encore toute une histoire ;
  • Durant ce combat de « FRF-Gumino », Kayonga Abbas disparait alors qu’il était en mission dans la région de grands lacs et réapparait (2013) plus tard  quelques années après l’intégration de FRF-Gumino au sein de l’armée nationale, nous sommes en fin 2010-2011;
Les armes comme mode de riposte?
  • Il est improbable que Kayonga ait eu un numéro matricule au sein de la Police Nationale Congolaise (PNC) ni de Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC). Il aurait peut-être appris à manipuler les armes durant ce parcours ;
  • Après l’intégration de FRF-Gumino comme groupe armé, il décroche un poste au sein de la division Mines qu’il transformera en Section Anti-fraude. L’anti-fraude? C’est aussi une histoire fiction ou fantaisie ! Il parvient tout de même à tisser ses relations avec de milliers de personnalités au niveau de la Province au point qu’on l’appelait le distributeur de l’argent ;
  • Le FRF se disloque, il rejoint celui dit Originel. L’art de la Fraude―Antifraude est son talent plutôt que la politique ! Les organisateurs de la mafia pourront mieux le comprendre. Il se crée une nuée d’antipathie dans un contexte socio-économique où tout un chacun courre derrière sa survie mais aussi dans le dossier Elias Byinshi;
  • Grace à l’effort de la Province du Sud-Kivu ainsi que la région militaire, une tentative insurrectionnelle en connivence avec le M23 est démantelée en 2013. Les éléments dits Nkingi Muhima et Bede Rusagara tentent en vain de s’installer dans la Plaine de la Ruzizi. Enfin, une partie de ces éléments renégocie leur reddition. Certaines sources croient que c’est ici où peut se retracer l’origine des armes qui ont été utilisées ce dimanche. Plausible mais probable ;
  • La plupart de ces éléments qui avaient négociés la reddition, ils entament le processus de la démobilisation et réintégration. De Kotakoli à Kamina, il en reste que quelqu’uns. Ces rescapés de Kotakoli―Kamina retournent chez eux comme démobilisés et constitueront enfin la force que Kayonga Abbas utilisera pour son insurrection ;
  • Dans la mafia économique « anti-fraude », on dirait qu’il engagea plus de 300 fonctionnaires/agents dont une quarantaine de ces Banyamulenge citées dans les Medias comme « garde rapprochée ». Parmi ce 40, un nombre important serait ces démobilisés de Kamina qui trouva probablement en Kayonga un « SALUT » si pas leur seul et dernier espoir après une vingtaine d’années de carrière des armes. Ils sont aussi des hommes qui ne savent que manipuler les armes. C’est la carrière militaire qui s’était déversé dans la mafia « anti-fraude » ;
  • Un incident dit de Tourmaline/Cassitérite (je n’en sais plus rien) se produit à la frontière entre la RDC et le Rwanda. On crut à un conflit d’attributions, de pouvoir ou simplement d’intérêt. Kayonga Abbas est demis de ses fonctions par le nouveau gouverneur Claude Nyamugabo pour manquement grave. Alors qu’il aurait tenté en vain de négocier un autre poste (selon mes informations à prendre avec précaution), Kayonga finira par désister et recourra aux armes. Même les policiers (de la PNC) qui étaient ‘officiellement’ commis à sa garde, ne voulant plus le quitter. Il clama haut et fort sur les ondes de radios locales que sa tête est vendue aux enchères. Pratiquement impossible à vérifier et voilà pourquoi j’adore la transhumance!
  • L’énigme dans toute cette affaire est l’origine des armes utilisées par le groupe Kayonga, la décision de ne pas céder à la pression de ses grands amis. Mais le plus grand mystère est la bombe larguée sur la résidence du Gouverneur tôt le matin du dimanche. L’emplacement de la résidence du Gouverneur et celle de Kayonga ainsi que les armes retrouvées chez ce dernier (7 roquettes et lanceurs RPG, 3 AK 47 et beaucoup de munitions de guerre) rendent perplexe la thèse avancée. Et là réside tout le mystère de cette affaire :
Ville de Bukavu
  • Alors qu’il passait les premières nuits dans sa résidence, on dirait que c’est par grâce que le Gouverneur Nyamugabo survécût. L’évidence prouve que s’il aurait succombé par cette roquette, c’était tout simplement tout Bukavu et la province en général qui aurait été embrasé par le « feu insurmontable ». La suite aurait été incontrôlée bien qu’il est difficile de comprendre ce complot de haut niveau. Dieu merci qu’il est encore en vie et que la province tente de respirer ;
  • Personne ne saurait vous dire de qui Kayonga aurait reçu l’information provenant du conseil de sécurité provinciale comme quoi il sera désarmé ce même soir ! Alors qu’aucun de ceux-là qui sont supposés être complices n’avait pas ou ne participe pas apparemment au sein du Conseil Provincial de Sécurité, celui qui attisa le feu en divulgua cette information sensible est reste top secret. Rien ne dit que cette information a été à l’origine de préparatifs mais il semble probable que la décision de tenir pour longtemps est dû à cela. Les complices ne peuvent seulement pas être de « hook nose gentlemen».
  • Ces combats ont occasionné malheureusement entre 7-8 morts, 18 blessés graves et légers ainsi que des dégâts matériels importants. On signale de traitements discriminants par rapport à la communauté Banyamulenge comme si la responsabilité est collective. Toutefois, l’usage de force qui aurait décidé d’anéantir par les armes militaires tous ces jeunes derrière Kayonga (soit en lançant un obus sur sa maison ou une autre de pareille) me reste un deuxième piège qui, à coté de l’obus qui tomba chez le gouverneur, aurait embrasé cette province (si un plan de guerre existait). J’estime qu’une sagesse à ce niveau est louable pour n’avoir pas tombé dans une situation incontrôlée ;
  • Face à tous ces mystères et énigmes, la justice pourra peut-être nous éclairer là-dessus, mais j’estime que la responsabilité est individuelle et non collective. Victimes devraient être réhabilitées dans l’immédiat. Il est important d’éviter tout amalgame au risque de fragiliser ce climat socioculturel. De plus nécessiteux, les dirigeants politiques doivent tirer de leçons dans toute cette complexité qui fait que les démunis dépendent des individus au service d’Etat en devenant un bouclier humain.
  • Face à ces tracasseries, j’exige que cet amalgame cesse immédiatement et que tout le monde soit apaisé comme citoyen vivant dans son pays. J’ose croire que la notion de haine contre un groupe communautaire spécifique n’a pas de place dans cette affaire ; si non, on aurait perdu pour rien tous ces efforts dits de pacification.

NTANYOMA R. Delphin

PhD Researcher in Conflict Economics

The Institute of Social Studies/

Erasmus University Rotterdam

Twitter: https://twitter.com/Delphino12

Blog: www.easterncongotribune.com

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