‘Guerre’ de Bijombo: Champ de Démonstration de forces entre Kigali et Bujumbura?

Il ne s’agit pas seulement des ‘bandits’ comme pourront le croire certains locuteurs. Telle était mon impression en Avril 2017 « En plus de multiples griefs qui n’ont pas été résolus durant ces dernières décennies ainsi que la gestion du processus de démobilisation—intégration— qui connait plusieurs failles, mes impressions me font croire que la région peut sombrer dans la violence perpétuelle ». J’ai toujours cru que résoudre une crise violente passe par la compréhension des causes premières plutôt qu’analyser les conséquences de la violence. Il est important d’éviter toute tendance sentimentale (bien qu’humain) qui ne voit que la victimisation de la population civile et enfin confiner toute un phénomène complexe dans celle-ci. J’ai toujours souscrit sur l’idée de Kalyvas “The Logic of Violence in Civil War” (2006 :34). Il propose de bien différencier les causes d’un conflit à celles de la violence car la seconde peut résulter des effets pervers qui caractérise tout climat violent. Telle est ma lecture de la ‘guerre’ qui se déroule dans le groupement de Bijombo/SudKivu

Le groupement de Bijombo se situe dans la zone d’Uvira en Province du Sud-Kivu. Ce groupement est situé dans le Haut Plateau d’Uvira-Itombwe, à quelques centaines de Kilomètres de la Cité d’Uvira. Il est enclavé comme tous les milieux ruraux de la RDC. En plus de failles qui peuvent caractériser les forces de sécurité, la présence d’un petit nombre (moins équipé) de forces de sécurité (FARDC) en mesure de protéger impartialement toute la population locale constitue un défi de grande taille. Pour ce faire, les villages de Bijombo sont présentement entre le feu de groupes armés locaux et étrangers opérant dans cette localité. Pour mieux comprendre les enjeux derrière cette ‘guerre’ qui, semble-t-il, oppose Kigali contre Bujumbura dont Kinshasa se positionnerait en arbitre, il est nécessaire de retracer les contours de ce phénomène. Toutefois, l’observateur avisé pourra reconnaitre que cette région avait été épargnée des influences d’instrumentalisation pour quelques années.

En dépit des influences actuelles de pays voisins de l’Est du Congo, comprendre une situation complexe comme celle de Bijombo n’est pas chose facile. Nonobstant, il faut tout de même reconnaitre que le climat socio-culturel dans ce groupement a été caractérisée par de tensions et contestations entre groupes ethniques ; tel est la cause principale qui se cumule des effets néfastes de préjudices causées par la violence durant des décennies.

Bref, les facteurs amenant à ces affrontements incessants peuvent se résumer dans les causes suivantes. Les problèmes identitaires et contestation de Banyamulenge comme groupe ethnique faisant partie de ce grand pays reste une pièce maitresse pour la mobilisation de groupes armés locaux ; principalement les Maimai. En suivant le commandant Ngarukiye[1] dans ses chants, il est surprenant comment les narratifs se transmettent dans les esprits et l’idéologie militante. Le lien entre l’acceptation comme citoyen et l’appartenance à un territoire considéré comme celui d’un groupe ethnique véhicule la violence dans cette ancienne colonie Belge. Cette contestation ethnique implique automatiquement un acharnement sur le groupement de Bijombo dont les Bafuliro, Banyindu et Banyamulenge se disputent. Au meme moment avec les mêmes responsabilites, la collectivité-Chefferie de Bavira y fait nommer plus de trois Chefs de Groupement sans tenir compte de ces prorogatifs dont jouirait Sebasonera Kabarure Obed. Dans un contexte non élucidé, ce dernier fut attaqué par des hommes en armes en Juillet 2016 chez lui à la maison. Il parvint de sauver sa vie après une longue convalescence à l’hôpital au Kenya. La suite de ces évènements se poursuivirent au point qu’il est impossible de savoir qui est ‘provocateur et réacteur’. A toute « provocation- réaction » correspond une « réaction-provocation »

De toute évidence, loin de cameras et discours politiques de Kinshasa, Bijombo a connu une vague de tensions sans précédent ces dernières années. De dizaines de personnes avaient sélectivement été assassinées dans de circonstances qui présageaient de règlement de comptes. En plus de saccage et pillage de biens privés comme de vaches, de dizaines de Bafuliro-Banyindu mais aussi de dizaines de Banyamulenge ont perdu leurs vies dans de circonstances utilisant plus les armes. L’armée nationale n’a pas été en mesure de contenir tous ces armes et groupes en prolifération, exploitant le vide d’Etat. Bizarrement, les FARDC ont souvent été accusé de ne pas prendre un élan de hauteur en vue de sécuriser tout le monde. Bien qu’il soit difficile de savoir qui protège qui contre qui, c’est dans ce vide que la jeunesse de Bijombo s’inspire de l’héroïsme des années 60 pour protéger leurs communautés. Par conséquent, cette contrée administrative reflète l’image d’une entité ayant un vide d’Etat qui ne peut que se combler par la violence généralisée où tout un chacun se voit dans l’obligation de se défendre.

Devant les nouvelles donnes, tout bascule depuis les années 2015 en lien avec le ‘troisième’ mandat du Président Pierre Nkurunziza. Ce qui était une affaire Burundaise deviendra une confrontation régionale impliquant largement son voisin le Rwanda. Bijombo n’a pas été épargné. En plus de groupes armés locaux, les dernières décennies ont été marqué par la présence des groupes/milices étrangers. Toutefois, Bijombo semble-t-il, n’a pas abrité d’une manière permanente ces types de groupes armés étrangers. C’est depuis les années 2013, un groupe affilié aux FNL-PALIPEHUTU du Général Nzabampema s’était installé dans la hauteur d’Uvira (moyen Plateau) vers la localité dit Kagogo. Ses mouvements dans la région a certainement fait qu’il noue des relations avec les groupes locaux. Ce dernier groupe est largement soupçonné de prendre part dans les affrontements qui se déroule cette semaine à Bijombo et aux côtés de Maimai dit de Masango. Ces Maimai de Bijombo se définissent sous leurs leaderships dont les Généraux auto-proclamés Mushombe et Kashumba. L’inquiétude grandissante est le lien direct ou indirect dont le groupe Nzabampema noue avec Kigali ces derniers temps. Des sources concordantes craignent qu’il y ait un lien étroit entre ce groupe et Kigali de façon qu’il aurait effectué de déplacements incessamment.

Gouverneur Chisambo Marcellin a Bijombo en Juillet 2016

Dans le fin fond de Rurambo vers la localité dit « Mwifunda/Gifuni » se trouve un autre groupe Burundais dit RED-TABARA. Gifuni se trouve dans la localité communément connue comme Rurambo, le Haut plateau de Lemera-Lubanga. Ce groupe se dit dirigé par Alexis Sindihuje et s’opposerait au régime de Bujumbura. Le RED-TABARA aurait séjourné dans le Kabembwe depuis 2015-17. Kabembwe se trouve dans le moyen plateau du côté de Baraka-Lusenda en zone de Fizi. Pour des raisons non-connues, ce groupe aurait décidé d’établir leurs bases vers Mwifunda/Gifuni, mi-2017 alors que dans les quelques kilomètres vers Kiryama se trouvait un autre groupe affilié aux FOREBU/FPB[2]. Ces deux groupes dont le lien étroit avec Kigali s’est fait remarquer depuis la Saga de Coup d’Etat au Burundi seraient en désaccord pour de fins de positionnement et la ligne à suivre vis-a-vis du pourvoyeur. Leur désaccord reste à clarifier mais ils se sont déjà affrontés deux fois quand Kiryama se faisait attaquer par Gifuni (RED-TABARA attaquant FOREBU/FPB). En Février 2018, trois officiers de FOREBU/FPB ont été tués durant une attaque surprenante qui les a trouvés dans leur base. On aurait cru à une machination ; mais en fin de compte Abdoul Rugwe, Patrick et Prosper aurait perdu leurs vies. En date du 10 Mai 2018, ces mêmes affrontements se sont répétés faisant des dizaines de morts dans les deux camps. La suite a été que les FOREBU/FPB auraient décidé de réinstaller leur quartier général dans le moyen plateau.

Les 4 groupes cités ci-haut ont en commun un ennemi ; il s’agit de Gumino/Twirwaneho, groupes en armes ‘apparentés’ au Banyamulenge. Twirwaneho ressemble à un groupe d’auto-défense populaire qui s’est constitué pour répondre aux menaces de Maimai dans la région de Bijombo. Il est composé de jeunes gens maniant les armes dont l’objectif était de contrecarrer le rapport de force entre les communautés rivales dans la région. Dans un contexte d’antagonisme ou le chaos et armes ont élu domicile, la résurgence de Maimai aurait fait que ces jeunes se regroupent en structures ‘déstructurées’ pour former une forme de ‘milice’ d’auto-défense. Alors que les Maimai accusent toujours le Gumino de jouer en faveur de Banyamulenge, la présence ces dernières années de Gumino dans le Bijombo n’a pas contribué à la cohabitation entre Bafuliro, Banyundu et Banyamulenge. Il est d’ailleurs probable que Gumino n’a jamais desarmee car la menace Maimai est persistante. Toutefois, Gumino n’a pas marqué la différence par rapport aux autres groupes armés dans l’Est du Congo. Les taxes de marchés font partie de griefs qui opposent les différents groupes armés dans la région. Ce débat peut tourner en rond pendant de milliers de siècles en vue de déterminer qui est le premier responsable de la crise communautaire dans ce groupement. L’évidence est que l’absence de l’autorité de l’Etat ouvre plusieurs brèches qui sont exploitables par plusieurs acteurs et pour d’intérêts particuliers.

Si Twirwaneho est en quelque sorte moins idéologique, Gumino a sa propre histoire qui date de longtemps. Gumino actuel est presque le petit-fils du raté de la révolution des années 1996. Alors qu’un grand nombre de jeunes rejoignaient la ‘révolution’ AFDL, le Banyamulenge l’ont fait d’une manière particulière car étaient menacés par l’apatridie. La gestion de la révolution et toutes ses failles ont conduit non seulement aux guerres en répétition mais aussi à une frustration inexplicable due à l’abus de confiance de ceux que ces derniers considéraient comme leurs ‘mentors’. La gestion de l’armée AFDL aux mains de ces ‘mentors’ avaient été catastrophiques pour la société congolaise et troublante pour ces jeunes Banyamulenge. Des milliers ont perdu leurs vies dans de circonstances douloureuses au travers le Congo. Certaines disparitions ont semblé être commanditées par la main du ‘mentor’. Il s’agit d’un débat qui peut facilement s’inscrire dans la ‘théorie de complot’. La suite avait été que le divorce entre certains éléments ‘Banyamulenge’ et l’Armée Patriotique Rwandaise/RDF soit consommée.

En 2002, la frustration des années 1996-97 s’est manifestée sous plusieurs formes mettant en conflit ouvert―armé opposant ‘Gumino’ et l’ancienne rébellion du RCD en appui direct des RDF. Ces frustrations conduisirent à des affrontements vers les annees 2006, 2007-2009 dans le Haut Plateau de Minembwe-Itombwe. Les séquelles de ces frustrations lointaines auraient joué dans le conflit actuel à Bijombo. Des dissidences au sein de ce groupe formee depuis 1998 pour s’opposer contre l’instrumentalisation-manipulation du ‘mentor’ a donné naissance à l’actuel Gumino. De sources qui restent à confirmer tendent à confirmer que des éléments du Général Nyamwasa Kayumba Faustin se seraient introduits dans le Haut Plateau et aux côtés de Gumino. Les médias de Kigali l’avaient souvent évoqué au point de ne pas y croire car le dossier était simplement circonscrit dans une logique ciblant Minembwe comme si ce dernier s’agissait d’un ‘Etat’ dans un autre. J’avais personnellement cru au chantage pour camoufler le désaccord entre Kigali et Kampala. Si Minembwe n’est pas un Etat dans un autre, « Banyamulenge » et surtout certains membres de la classe élite de cette communauté avaient constitué ‘la Cheval de Troie’ servant les intérêts régionaux. Coincés entre le Marteau et l’enclume, cette classe élite est démissionnaire alors que leur communauté est au centre de débat au Congo et implicitement au Rwanda-Burundi. Leurs voix indépendantes se font rarement entendre dans ces différentes manœuvres qui les incriminent innocemment (dossier à suivre). Nous attendons toujours le « baby-sitters » pour nous sauver.

Devant la crise Burundo-Rwandaise, j’ai enfin compris qu’il y a une possibilité que Bujumbura jouerait à une manœuvre pour répondre aux menaces de Kigali. Serait-il que des éléments de Kayumba Nyamwasa se seraient introduits dans le haut plateau, c’est probable. Combien seraient-ils, difficile à fixer mais leur provenance poserait plus de question car ils devraient traverser soit l’Uganda-Tanzanie-Burundi pour atteindre le Haut Plateau selon les sources médiatiques de Kigali. Ce scenario à haut risque ferait qu’ils soient en nombre moins importants. Peuvent-ils se gonfler par les éléments de Bujumbura ? La question est alors politique et s’inscrit dans le positionnement entre Etats et dont les visées seraient de contenir ou anticiper la menace. L’interférence dans les affaires d’Etats voisins serait à l’origine de ce drame qui endeuille Bijombo aujourd’hui. Les armes de guerre ont retenti dans ce groupement rajouta la panique sur ces malaises qui ont fait plusieurs morts et des milliers de déplacés.

Manipulateurs de cette crise pourront sauter sur deux possibilités en vue de régler les différends avec leurs ‘opposants―ennemis’. D’une part, la première possibilité est l’insécurité généralisée qui ouvrirait une voie à l’anéantissement de l’ennemie direct en usant les armes. Il s’agit d’une guerre qui veut que les armes retentissent loin de ‘Chez-moi’. D’autre part, ils pourront sauter sur l’instrumentalisation de certains groupes en leur prouvant qu’une menace les guette et qu’ils doivent adhérer à un plan de sauvetage. On retombe dans les scenarios qui veulent que le match pour contourner le danger se joue sur le territoire de l’autre. Sans y payer toute notre attention, à Bijombo on tombe facilement dans ce piège. Bizarrement, il m’est toujours moins clair de comprendre l’intérêt que les groupes ethniques dans Bijombo bénéficieront dans cette guerre qui opposent deux pays limitrophes. Je comprends bien qu’il y a de griefs et frustration collective ou individuelle. Je n’ai jamais été d’accord qu’a tout moment la seule solution viendra par les canons des armes mortiers. Tout ce que je retiens est que la population de cette contrée se déchire, se disloque davantage devant les influences de nations qui veulent occuper une place dans le concert des Nations. Pour enfin clore cette discussion, la solution dans le groupement de Bijombo passe par l’établissement de l’autorité de l’Etat qui répondra à tous ces défis et ces questions discutés mais aussi d’autre qui donneraient la chance à cette jeunesse d’espérer un avenir meilleur et certain.

NTANYOMA R. Delphin

PhD Researcher in Conflict Economics

The Institute of Social Studies/

Erasmus University Rotterdam

Twitter: https://twitter.com/Delphino12

Blog: www.easterncongotribune.com

[1] Ngarukiye est l’un de commandants de groupe Maimai opérant dans la région et ses chansons font actuellement l’objet d’interprétation pour comprendre l’expression ‘idéologique’ transmise à travers les chansons.

[2] FOREBU/FPB: Forces Républicaines du Burundi/ Forces Populaires du Burundi

Leave a Reply