Kabila et l’AFC/M23 : une prise de pouvoir peu probable

Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC (5 juin 2026) révèle une information qui suscite assez d’interrogations pour toute personne qui suit la crise actuelle à l’est de la République Démocratique du Congo (RDC) : le rôle de Kabila dans le remaniement imminent au sein de la rébellion Alliance Fleuve Congo – Mouvement du 23 Mars (AFC/M23).  Se basant sur « plusieurs sources au sein de l’AFC/M23 et des services de renseignement », les experts parlent d’un « remaniement en profondeur et imminent du mouvement » de l’AFC/M23, « y compris un changement de nom — dans lequel Joseph Kabila occuperait des « fonctions de premier plan ». Et le rapport souligne que sa visibilité croissante semble en partie destinée à masquer le rôle du Rwanda, en accréditant le récit d’un « mouvement congolais » face à un « problème congolais »

Il est vrai que Joseph Kabila est devenu plus proche de l’AFC/M23. Dans ses ambitions personnelles mais aussi celles de son entourage, Joseph Kabila est largement engagé, et pris comme dernier rempart pour ébranler Felix Tshisekedi. Il a été toujours évident que l’AFC traine pour se restructurer comme une rébellion qui se veut prometteuse d’apporter un changement. Jusqu’à présent, il est difficile d’identifier les composantes de cette dite « Alliance ». Les seules composantes connues jusqu’à preuve de contraire sont le M23 et le Mouvement pour la Résistance et la Défense du Peuple (MRDP). Et d’ailleurs, l’organigramme et structure politique de l’AFC sont restés un secret, et personne ne sait comment ont été choisis (nommés) les quelques individus qui se réclament des leaders de l’Alliance.    

Dans une certaine mesure, l’hypothèse que Kabila va bientôt jouer un rôle déterminant au sein de l’AFC/M23 mérite d’être prise au sérieux. Et surtout que les liens entre l’ancien Président et l’AFC/M23 se sont resserrés depuis mai 2025. Kabila a bien sûr multiplié les visites en territoire contrôlé par l’AFC/M23. La plateforme « Sauvons la RDC », récemment crée, se positionne comme politiquement proche de l’AFC/M23. La plateforme « Sauvons la RDC » a fait ouvertement appels à un soulèvement pour se débarrasser de la dictature qui se met de plus en plus en place en RDC. Kabila doit aussi avoir des raisons personnelles contre Tshisekedi Felix, qui l’a remplacé en 2019 à la suite des élections entachées d’irrégularités.

En dépit de tous ces éléments importants ci-haut cités, admettre que Joseph Kabila va bientôt occuper un rôle de premier plan au sein de l’AFC/M23 reste encore moins convaincant. Et pourtant, plusieurs éléments — dont certains figurent dans le rapport des Experts des Nations Unies lui-même — invitent à la prudence quant à une véritable prise de pouvoir de Kabila au sein du mouvement. Quatre raisons qui indiqueraient que cette option reste peu probable.

Le Rwanda garde la mainmise sur la rebellion.

Premièrement, Kigali a construit et structuré l’AFC/M23 comme un mouvement qui doit pendant quelques années rester sous son contrôle. Sa présence au sein de la rébellion peut masquer le rôle du Rwanda mais aussi, elle peut fédérer. Toutefois, confier la direction de l’AFC/M23 à une figure aussi autonome, riche et historiquement imprévisible que Kabila reviendrait à introduire un acteur difficilement maîtrisable au cœur du dispositif. Il n’est pas alors le choix de Kigali.

Méfiance parmi les officiers du M23.

Deuxièmement, il y a des raisons de croire que Kabila ne fait pas l’unanimité au sein de l’AFC/M23. Il est en quelque sorte contesté par certains officiers de plan du M23 (version CNDP). Et d’ailleurs, le rapport des experts le confirme : des sources indiquent que Sultani Makenga n’a encore pas fait confiance à Kabila et que les deux hommes n’entretenaient pas de bonne relation. Du CNDP au M23 (bis), c’est évident aussi des cadres du M23 qui trouvent en Kabila la personne qui a fait que leur lutte traine. Plusieurs commandants militaires craignent que Kabila n’utilise son influence pour détourner les objectifs militaires du mouvement à son profit politique personnel. Il n’est pas le premier choix des officiers clés du M23.

Kabila lui-même a intérêt à temporiser.

Troisièmement, Kabila est sous le coup d’une condamnation à mort par contumace à Kinshasa. Kinshasa veut assez de preuves pour s’en débarrasser de lui, car trop dérangeant. Kabila est sous sanctions des USA, l’Afrique australe reste son refuge en cas des difficultés. Kabila pourra vouloir fédérer en premier lieu les hommes et femmes politiques, les organisations de la société civile ainsi les mouvements armés avant de s’engager dans une rébellion qui a des difficultés de s’imposer localement comme mouvement de changement. Il préfèrera jouer une partie à distance tout en ne connaissant pas la rébellion l’emportera. S’engager frontalement maintenant, avant d’être certain de l’issue, comporterait un risque politique et personnel considérable.

Pas de convergence d’objectifs

Quatrièmement, les ambitions de Kabila et celles de la faction militairement dominante du de l’Alliance Fleuve Congo, le mouvement du 23 mars ne convergent pas nécessairement — du moins pas encore. Le rapport lui-même note que si Kabila et Nangaa nourrissent des ambitions d’atteindre Kinshasa, dont la plupart des commandants du M23 n’y trouvent pas assez d’engouement. Le cercle clé des officiers militaires du M23 qui restent les plus dominant au sein de cette rébellion trouvent leur intérêt au Nord et du Sud-Kivu. Depuis 1996, l’expérience a prouvee pour ces officiers que Kinshasa est un autre monde.  En plus, Kigali n’est assez enthousiaste d’engager une guerre qui va vers Kinshasa sans appui de l’Ouganda, du Burundi, de la Tanzanie, Angola… C’est un décalage stratégique de fond, pas un simple détail d’organisation.

Conclusion

En somme, le rapport des experts documente une convergence tactique et une visibilité accrue — pas une fusion de commandement. Un « remaniement en profondeur » pourrait très bien avoir lieu sans que Kabila en devienne le véritable centre de gravité : Kigali et les officiers militaires du M23 ont toutes les raisons de vouloir l’associer à l’image du mouvement sans lui en céder le contrôle réel. L’avenir dira si cette prudence et cette méfiance interne suffiront à contenir les ambitions de l’ancien président — ou si, à mesure que la rébellion progresse, ces lignes de fracture finiront par s’estomper. Le grand jeu pour tous ces acteurs est 2028.

Delphin Ntanyoma

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