Cardinal Ambongo et le Mythe de la Balkanisation : Où sont les Vrais Problèmes ?

Faudra-t-il faire recours à la Balkanisation pour prouver qu’on n’aime bien le Congo plus que les autres ? La Balkanisation ne détourne pas l’attention du public au vrais problèmes du pays croyant qu’elle est pensé ailleurs (officines occidentales) alors qu’elle s’exécute à partir des bureaux climatisés de nos dirigeants à Kinshasa ? Le niveau de la pauvreté, les inégalités sociales, le chômage de la jeunesse, la déconnection de Kinshasa (République de la Gombe) par rapport aux conditions quotidiennes de son peuple ; le traitement des membres de forces armées de la RDC et de la police nationale Congolaise (je ne cite pas l’infiltration difficilement palpable avec objectivité)… les conditions des infrastructures de transport, de santé et d’éducation… pour ne citer que cela prouve à quel degré ce pays est largement désintégré. Faudra alors seulement voir nos problèmes dans un sens unique ?

  1. Visite du Cardinal Fridolin Ambongo et Balkanisation de l’Est

En visite au Nord-Kivu, précisément à Beni et Butembo en date du 27 au 31 Décembre 2019), son Eminence le Cardinal Fridolin Ambongo Besungu a pu toucher par ses propres mains le calvaire que traverse la population locale de ces entités presque abandonnées. Dans la foulée, le Cardinal a déclaré que les grandes questions que connait l’Est du Congo de l’Ituri vers Fizi en passant par Beni-BUtembo s’inscrivent dans la logique de sa partition, communément connu sous le vocable de la Balkanisation. La Balkanisation, selon les dires de son Eminence le Cardinal, passe par des tueries qui visent à « semer la terreur, afin d’obliger les populations à déguerpir, laissant par ce fait libre court à d’autres occupants de venir s’installer ». Le Cardinal a ensuite évoqué la notion d’une armée infiltrée en plus de plusieurs autres questions comme le rôle de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation du Congo (Monusco). Durant cette visite, le Cardinal a réalisé aussi qu’il y a nécessité d’une aide humanitaire pour appuyer ces paisibles citoyens qui ont été abandonnés. Ces propos ont été éclaircis lors de la conférence de presse tenue en date du 3 Janvier 2020.

Dans ce long débat appréciable pour ceux qui croient que sauver le Congo passe par les déclarations qui dénoncent ce plan de Balkanisation, le Bloggeur croit au contraire que la réponse à ce plan (s’il existe) serait de responsabiliser l’élite et les gouvernants au niveau de Kinshasa. De plus, le Bloggeur pense qu’il y a certaines de positions du Cardinal qui méritent un débat approfondi. C’est dans ce sens que cet article se pose la question par rapport à la remise en question de l’existence des ADF par le Cardinal Ambongo mais aussi de la proposition de mettre en place un « Etat organisé » pour contrôler les frontières de l’Est et particulièrement distinguer certains groupes de Congolais a ces autres peuples déversés dans le cadre du plan de la Balkanisation. Par rapport au premier aspect, il semble que le Cardinal ne croit pas en l’existence des ADF comme mouvement islamiste tel que plusieurs auteurs et chercheurs l’avaient décrit. Il présente l’ADF comme de « soi-disant » ADF qui ont une mission de Balkaniser le Congo.

Parlant des volets sécuritaire et humanitaire dans la zone de Beni-Butembo, le Cardinal estime que « sur le plan sécuritaire, il ya toutes ces tueries, tous ces villages brûlés, des enfants, des femmes, des hommes égorgés froidement par ce soi-disant ADF-NALU, qui visiblement a un projet. On dirait, c’est le projet de la Balkanisation du Congo en semant la terreur… ». Selon le cardinal Fridolin, le modus operandi des ADF est de chasser les populations locales (communément appelées, dans le jargon local, autochtones) pour installer d’autres « occupants ». En lien avec le deuxième aspect discuté dans cet article, il sied de déduire dans ses propos que les ADF n’existeraient pas ; mais plutôt, il s’agirait de ces tueurs qui veulent installer d’autres groupes communautaires venus de l’Uganda, Rwanda, Burundi… ? Et par conséquent, il faut mettre en place des mécanismes qui différencieraient ces deux groupes : tueurs qui sont semblables aux populations qui se sont installées pendant longtemps et qui sont Congolais. Pourquoi les distinguer ?

  1. Risques de Simplification d’une Situation Complexe ?

Pour résoudre la question de confusion entre les tueurs et leurs « semblables » sur le sol Congolais, le Cardinal estime qu’il faut un « Etat organisé ». Cet Etat organisé aura pour mission de distinguer les Congolais(es) d’origine Rwandaise et ceux déversés actuellement par les pays voisins pour servir la cause de la Balkanisation. Dans ses propres propos lors de la conférence de presse, Ambongo stipule qu’il serait probablement difficile de démarquer les Congolais « [d’origine] Rwandaise, qui sont au Congo depuis longtemps et qui sont des Congolais ; [et] comment les distinguer des autres qu’on est entrain de déverser au Congo d’aujourd’hui. Pour cela, il faut un Etat organisé ; qui fait un contrôle à la frontière du pays. Le malheur à l’Est du pays, les frontières sont poreuses. On peut entrer et sortir comme on veut, parce que la frontière est artificielle. On ne sait où se trouve exactement la frontière dans la brousse ». Le Cardinal rejoindrait Monseigneur Timothée Bodeka sur les cas de personnes à morphologie douteuse ? Pourquoi différencier deux catégories de citoyens appartenant à deux Etats ? Car on entre facilement et sort facilement comme dans un pays non-organisé, dont ses frontières ne sont pas contrôlées ! Peut-on conclure que les deux catégories vivent ensemble déjà au point de les distinguer ?

Pour le premier aspect, il est important de rappeler que, jusqu’à preuve de contraire, les ADF existe et leur existence a été indépendamment documentée[1]. L’(in)capacité de l’armée de les contenir, complicité au sein de celle-ci ou au sein de la population locale sont d’autres phénomènes qui ne contrediraient pas l’existence de ce mouvement pro-islamiste. Bien qu’ADF est moins liée au terrorisme et idéologie jihadiste―salafiste international, rien n’a encore fortement contredit l’hypothèse que ce groupe recrute au sein de communautés musulmanes dans la région de Grands Lacs d’Afrique[2]. A plus forte raison, ces chercheurs croient que l’une de raison facilitant la résistance des ADF dans la région de Beni est le lien entre les communautés ethniques vivant de part et d’autre des frontières de l’Uganda et Congo (Suranjan & Sterling 2016 : 10). Cette hypothèse de la culture partagée entre les communautés Banande―Bakonzo d’une part et Bamba―Batalinga d’autre part est bien développée dans Scorgie (211 : 83) ainsi que Titeca & Vlassenroot (2012 : 157). Le mystère par lequel ces ADF peuvent ne plus exister est à démontrer, non pas par déclarations mais, par preuves irréfutables. La manière dont leurs objectifs ont changé pour redevenir les occupants est aussi difficile à concevoir.

Dans le même ordre d’idée, il me semble que les populations qui sont « déversées » dans cette partie du territoire Congolais en commençant par tuer les « autochtones » aurait fait l’objet de débats intenses. Toutefois, à ma connaissance (limitée bien sûr), il n’y a pas encore eu des recherches indépendantes pour prouver ces nouveaux modes de peuplement par extermination de populations locales. La position de cet article ne contredit en rien le fait que des massacres et tueries ont eu lieu et qu’ils continuent jusqu’aujourd’hui. Toutefois, l’article questionne cette position qui veut faire croire que les ADF sont ces peuples « déversés pour occuper les terres Congolaises ». Il est aussi difficile de localiser ces nouveaux occupants qui se seraient établis avec leurs dépendants, femmes et enfants. Situer les villages, localités, groupements qu’occupent ces nouveaux occupants reste un mystère que pourra nous révéler le Cardinal. A mon avis, je crois le Cardinal aurait basé ses propos sur de récits provenant d’un sens unique.

  1. Mythe de la Balkanisation tiendra pour Longtemps ?

Les propos du Cardinal semblent aussi être dangereux et discriminatoires car mettant en évidence une catégorie de la population Congolaise qui aurait de lien d’origine. Le Cardinal propose et exige de mettre en place un Etat renforcé et organisé pour distinguer les tueurs et les populations d’une « certaine expression ». Je trouve risquant dans le sens que l’église catholique semble cautionner toutes ces manouvres d’auto-défense qui ont émergé ces dernières années à Beni-Butembo. Ces mesures dites d’auto-défense tendent à confondre les tueurs de Beni aux personnes appartenant à certaines communautés voisines. D’une manière claire, il suffit d’interpréter que le Cardinal Ambongo a affirmé que les tueurs de Beni sont d’origine Rwandaise et souvent il est difficile de les distinguer avec les Hutu-Tutsi du Nord-Kivu ! Une position extrême que l’église Catholique ne devait jamais prendre car entachée des risques.

Le Cardinal aurait oublié que si les ADF tels qu’ils ont été décrits ont une relation culturelle avec les communautés de Beni ; donc, la mission de distinguer les tueurs et les communautés Congolaises n’épargne personne. Ensuite, le Cardinal aurait pu penser aux rivalités communautaires et ethniques qui ont caractérisé le Nord-Kivu depuis de décennies. Dans cette optique, on pourrait se faire croire par un groupe que le malheur vient de l’autre. Il me semble important enfin de voir cette réalité en face qui est la responsabilité et la mission de l’Etat dans plusieurs domaines interconnectés pour stabiliser le pays ; faute de quoi, ce pays finira par se désintégrer totalement. Ce pays survivra si son élite et dirigeants se ressaisissent en mettant en place de mécanismes pratiques pour la cohésion et l’unité nationale. Des discours et déclarations non accompagnés des actions pratiques finiront par se volatiliser en l’air.

NTANYOMA R. Delphin

PhD Researcher in Conflict Economics

The Institute of Social Studies/

Erasmus University Rotterdam

Twitter: https://twitter.com/Delphino12

Blog: www.easterncongotribune.com

[1] A titre d’exemple, le lecteur peut consulter (1) Suranjan Weeraratne & Sterling Recker (2016): The isolated Islamists: The

case of the Allied Democratic Forces in the Ugandan-Congolese borderland, Terrorism and Political Violence, DOI:10.1080/09546553.2016.1139577; (2) Scorgie, Lindsay (2011) ‘Peripheral Pariah or Regional Rebel? The Allied Democratic Forces and the Uganda/Congo Borderland’, The Round Table, 100: 412, 79 — 93. (3) Kristof Titeca & Koen Vlassenroot (2012) Rebels without borders in the Rwenzori borderland? A biography of the Allied Democratic Forces, Journal of Eastern African

Studies, 6:1, 154-176, DOI: 10.1080/17531055.2012.664708.

[2] Voir le rapport de Novembre 2018 du Groupe de Recherche sur le Congo (Congo Research Group) par Jason Stearns « New REPORT : Inside the ADF » http://congoresearchgroup.org/6789/?lang=fr

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PhD fellow @ErasmusUnivRotterdam/ISS: Microeconomic Analysis of Conflict. Congolese, blogger advocating 4r Equitable Redistribution of Ressources & national wealth as well as & #Justice4All #DRC In the top of that, proud of being "villageois"

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