Population du “Territoire” de Bafulero composée en Fractions ou Ethnies ?

Dans la suite du raisonnement autour de la formation de chefferies ou (dynasties) d’Uvira-Fizi, cet article (blog post) renvoi sur la notion dite de fractions composant la population Bafulero. En lisant Loons, on tend à croire que ces fractions constituaient des « formations politiques » distinctes dont leurs généalogies sont expressément présentées dans son rapport. Ensuite, dans la perception de Loons, il ne s’agissait pas de ‘formations politiques » constituées d’un groupe homogène ; plutôt, il les voyait comme de fractions. Comme presentait dans l’article precedent, les fractions composant la population Bafulero sont Bahamba, Barungu, Bazige, et Banya-Ruanda.

  1. Fractions Bahamba

D’une part, on cite la formation Bahamba dont le premier fondateur de cette « dynastie » est Kahambalingishi. Les fils de Kahambalingishi sont Namboko Luame, Nyaruramba, Rusagara et Kirunga. De la succession de Kahambalingishi, suit Namboko Luame, Shengero (connu sous le nom de Nyamogira), Mukogabwe (communement connu sous le nom de Maina=Mahina), ainsi que Matakambo. De la lignée Nyaruramba par succession vient Rugatshu père de Mutahonga ; Mutahonga père de Kabwika ; et Kabwika père de Mbabaro. En 1920, Mbabaro fut relégué à Rutshuru pour avoir causé de troubles entre la chefferie « Bafulero » et celle de Barundi apres avoir purgee une peine de 5 ans à Kisangani (Stanelyville). De la lignée Rusagara, Loons évoque Kasasi, Kisiriko et Rusagara ; alors que Kirunga et ses gens se seraient détachées de Kahambalingishi pour s’installer à Shanza (frontière entre Bafulero et Babembe). De par l’information liée à Kirunga, on peut lire que le territoire de Bafulero était limité au Sud par le Babembe. Par conséquent, la partie actuelle dite Chefferie d’Uvira faisait partie du territoire de Bafulero. Cela se confirme dans le sens que durant la période coloniale, cette partie du pays a changé d’appellations. A un certain niveau, on lit le territoire de Bafulero qui serait l’actuel territoire d’Uvira.

Pour confirmer l’hypothèse de ce territoire qui s’appelait dans le temps Luvungi, Loons précise à ce sujet que « L’arrivée de Bavira, venus de Maniema, semble avoir eu lieu sous le règne de Namboko alias Luamwe et serait donc bien postérieur à l’installation de Bafulero dans cette partie de la région ». Dans la formulation de Loons, on peut encore une fois lire que la présence de gens de Kirunga (fils Kahambalingishi, le fondateur de la dynastie Bahamba) vers la partie Sud d’actuel Uvira (vers Shanza) ferait que cette région soit considérée comme territoire Bafulero. Donc, les actuels « Bavira » se seraient soumis aux Bafulero, plus précisément aux Barunga (de Kirunga) qui auraient été les premiers occupants―régnants. Loons précise que les gens de Kirunga occupaient la partie allant de la liviere Shanza jusqu’à Kawizi. Peut-être que l’étude de Bavira et la formation de leur chefferie pourra éclairer sur ce fait. D’une manière simplifiée, on peut croire que de Ndolera ou Lemera vers Shanza, cette partie devrait appartenir au territoire Bafulero et notamment aux formations politiques de ce territoire.

  1. Fractions Barungu

Loons croit que les Barungu sont les descendants directs de Na Muka Mubondwe. Par cette logique, ils seraient plus originaires de la Luindi et proches aux Bahamba ; mais aussi, aux Barundi. Il est important de rappeler que de Na Muka est sorti les dynasties et les chefs de groupes dits Banyintu, Bahavu, Barundi, Bafulero, Nya Kaziba, et Na Luhinjwa. La généalogie Barungu se situe autour de Luebo, Madete, et Muyoboke. Muyoboke est celui dont on connait ses fils qui sont Kaluzi, Balira et Mbata.

De ces trois fils de Muyoboke, seul Kaluzi avait dirigé une fraction de Barungu; alors que Balira dirigeait un clan. Les descendants de Mbata se serait dissout au sein de la chefferie de Mbabaro (le descendant de Kahambalingishi). Pour rappel, Mbabaro fut le chef relégué à Rutshuru. Pour ce faire, on peut réaliser qu’une partie de Barungu se serait au sein de Bahamba. L’histoire de Barungu dans le rapport de Loons est si courte mais elle a un aspect intéressant : le chef Luebo qui dirigea les Barungu lors de leur « migration » se serait détaché de son groupe principal qui était resté au Ruanda dont Loons pourrait reconnaitre comme groupe dirigé par le chef Ndagano. Le chef Ndagano dirigeait la partie du Ruanda connu sous le nom de Bugarama. Selon Loons, le principal groupe de Barungu est resté au Bugarama (Ruanda) alors qu’une autre partie se serait installé chez Ngweshe et l’Unya Bongo.

La lecture simple du rapport de Loons indiquerait qu’il y avait de mouvements de part et d’autre de la frontière reconnue comme tel aujourd’hui et que la notion d’appartenir à une fraction était dynamique mais aussi liée aux structures politiques fortes. On peut voir qu’appartenir à un groupe qui dirigeait pourrait avoir des avantages plutôt que rejoindre n’importe lequel. Pour ce faire, les Barungu auraient changé leur appellation chez Ngweshe ou chez Unya Bongo. Plutôt, seule la fraction faisant partie du territoire de Bafulero aurait maintenue cette appellation. Je me pose une question simple par rapport à l’identité Barungu : avoir laissé une partie principale au Bugarama ne leur faisaient pas originaires de Bugarama ? La lecture de Loons peut déjà conduire aux multiples questions.  

  1. Fractions Bazige ou Bazeke

Les Bazige sont les occupants de la chefferie Muhungulu, actuellement connu comme Muhungu selon Muchukiwa (2006 :18)[1]. Les Bazige sont originaires de Kwibona, au Burundi, note Loons. Leur mouvement de quitter le Burundi vers ce qui deviendra l’EIC était dû au fait qu’ils avaient été conquis par d’autres groupes qui se sont imposés à eux ou venus à la recherche de pâturage. Durant leur migration, les Bazige s’installèrent en premier lieu dans le Katumba (Gatumba) entre la petite et la grande Ruzizi. Ceux qui connaissent bien la route Uvira-Bujumbura peuvent situer la région dite Katumba. De Gatumba, les Bazige occupèrent la région allant de la rivière Kawizi jusqu’à la rivière Kiliba. Donc, cette région est peuplée par les originaires du Burundi, qui en fin, se seraient dissouts dans les Bahamba. Leur histoire rappelle l’idée de Jean Annaert (1960)[2] qui appelait la population du groupement Mupenda, de Rundi d’Uvira. La region qui était occupee par le Rundi d’Uvira couvre la partie au nord de Kavimvira.

Les Bazige sont anciens comme les Bavira car ils se seraient installés durant le règne de Namboko Luame. Selon Loons, les Bazige payèrent les tributs à Namboko Luame et auraient finalement décidé d’abandonner le Kirundi au profit de Kifulero et Kivira (probablement) par mariage. Ils avaient constitué une chefferie a part entière sauf que Loons stipule que « au moment de la réorganisation politique, ils [Bazige] furent incorporés avec beaucoup de logique aux Bafuleros dont ils occupaient les terres ». Par Bafulero, il importe de souligner qu’il s’agirait peut-être de Bahamba.

La généalogie Bazige commence par Mukobesi qui engendra Kalunga. Kalunga avait deux fils dont Bole et Bikaki. L’histoire de Bikaki n’est pas si développée dans le document de Loons. Toutefois, la succession Mukobesi passe par Bole qui avait 4 fils : Gabwe, Bitaliro, Bitahana et Mushenia. De Gabwe est sorti la généalogie qui passe Katiagula, Lunionga et Ndatiagula. Ce dernier était le chef de Bazige en 1933. De la lignée Bitaliro, Loons présente Rubera, Ruhukiro et Semwami. De Rubera, on trouve un certain Kalunga qui dirigeait un clan vers 1933. L’information importante est qu’à la mort de Lunionga, son fils qui devait lui succéder était encore jeune et le conseil de sage décida de nommer Ndahebwa. Ce dernier est cité dans la suite comme l’un de chefs dans le territoire de Bafulero aux cotes de Matakambo de la « dynastie Bahamba.  

  1. Fractions Banya-Ruanda : Groupe Livuze et Kaila
    A. Groupe Livuze

La dernière fraction composant la population Bafulero est celle de Banya-Ruanda. Elle est subdivisée en deux sous-groupes. Le premier est celui de Livuze et le second celui de Kaila (Kayira). Le groupe Livuze est connu sous l’émigration de Kahutu (Gahutu) qui traversa du « territoire contesté » en date du 12 Aout 1908. Par territoire contesté, on peut lire, cette population qui n’appartenait ni aux Allemands ni aux Belges. Fuyant les exactions du Mwami du Rwanda, 2000 hommes et plus de 1000 têtes de bétails traversa vers la partie de l’Etat Indépendant du Congo (EIC). Ce groupe dit Kahutu (avec toute une histoire intéressante sur leur traitement sera partagée dans les articles à venir) a rejoint le Rwanda pour la plupart. Loons précise que « la plupart de ceux-ci [groupe Livuze] ont rejoint le Ruanda depuis à la suite de notre intervention, ce groupe ne comptant actuellement [1933] plus que 140 hommes, dont 30 Watusi seulement ». Leur retour au Rwanda avait fait l’objet de discussion comme le souligne d’autres documents. Toutefois, le reste de ce groupe se serait dissout au sein du groupe Kabwika ou Nyamokama à Luvungi. Une spécificité qui indiquerait l’attention particulière, il fallait citer le nombre de Watusi dans ce groupe. La mise en évidence de ces Watusi pourrait faire un grand débat et constituerait si possible un autre article.

La généalogie du groupe Livuze passe de Mogenzi qui fut tué au Ruanda par le Mwami Mushinga [Musinga]. Apres sa mort, Kahutu traversa avec son groupe qui sera dirigé après par Ndezibwami, Zagura, Ruhanga, Ruhikora I, Ruhikora II et Livuze (chef en 1933).

L’histoire de Kahutu prouve une frontière non encore établie entre la partie Allemande et l’EIC ; mais aussi, le statut du chef était mobile. Venant de la partie contestée, son « émigration » qui eut lieu en 1908 lui conférait le statut d’être chef. Les autres documents consultés évoquent deux autres cas de groupes qui avaient fui le Ruanda et se seraient installés dans Nyalukemba et Luvungi.

B. Groupe Kaila

Le deuxième sous-groupe Banya-Ruanda est celui de Kaila, dit Watusi nomades. Selon Loons, l’apparition du groupe Kaila dans le territoire Bafulero remonte à l’époque de Namboko alias Luame ; soit avant l’occupation européenne. Loons souligne, « ils abandonnèrent leur milieu d’origine pour échapper aux cruautés de leur roi Kahindiro[3] ». Ils étaient conduits par Bigimba, père de Kaila et obtint de Luame les terres de Mulenge-haute Sange-pour l’installation de ses gens et de leurs nombreux bétails.

A la mort de Bigimba, ils s’éparpillèrent dans toute l’étendue du territoire voire même Ubembe. Ces « Banya-Ruanda » choisissaient de milieux reculés pour se soustraire de prestations coloniales de toute nature, précise Loons. Enfin, le rapport d’Etude sur le territoire de Bafulero précise qu’en 1933, le groupe Kaila avait été incorporé au sein de la chefferie dont ils occupaient les terres et seraient estimés à 700 hommes. De tous les groupes―fractions, il fallait estimer ces Watusi avec leur nombre. En 1933, le groupe Kaila était constitué de 7 notables bien reconnu dans la partie Bafulero et 7 notables dans la partie Bavira. Parmi ces 14, Muyengeza et Rwiyereka[4] font une particularité pour moi. La généalogie du groupe Kaila passe par Bigimba, Kaila et ses deux fils dont Rukalisa et Rulengera. Rukalisa est dit avoir perdu tout contrôle à ce groupe et se serait installé à Lulenge, territoire de Babembe entre 1926 et 1932. Loons peut soit dissimuler que Kaila est ses fils avaient été relégués pendant cette période. La raison de compter le nombre d’hommes du groupe Kaila prouve déjà ce que Weis (1959) présente comme une discrimination envers ce groupe. Je me sens obligé de revenir sur ce débat que j’avais évoqué comme celui qui rêvait.

Deux éléments importants sur le groupe Kaila : ils ont précédé l’arrivée de colons Belges. Une période qui peut s’estimer en partant de Kahindiro (Gahindiro) mais aussi de Namboko Luame. Si Namboko Luame n’est pas un mythe, on peut aisément circonscrire l’occupation de Bavira, Bazige, Banya-Ruanda (groupe Kaila) sur une période presque proche. Par conséquent, toutes ces fractions devraient avoir un même traitement ; plus précisément, il y a d’autres éléments dont Loons n’a pas pris en compte qui prouvent qu’ils méritaient eux aussi d’avoir les mêmes privilèges que les Bahamba.    

Par conclusion, ce blog article rejoint Muchukiwa (2006) dans le sens que ce dernier conçoit Bafuliro (Bafulero) comme un groupe hétérogène. Muchukiwa (2006 :18) précise que : « A partir de cette topographie [liée aux fractions composant la population Bafulero) même incomplète, on peut néanmoins constater que les Bafuliiru étaient une somme d’ethnies hétéroclites. Par fragmentation et intégration de nouveaux groupes ethniques, ils ont occupé toute la partie entre le Nord du lac Tanganyika et la rivière Luvivi, et les montagnes à l’Ouest. Cette région a donc constitué leur territoire ethnique. » Ma seule objection est que Muchukiwa voit un groupe ethnique exclusif alors que ma lecture tend à lire que dans le temps, ces formations ne correspondent pas aux Bahambas qui constitue l’actuel groupe régnant dans l’actuelle chefferie de Bafuliro.

NTANYOMA R. Delphin

PhD Researcher in Conflict Economics

The Institute of Social Studies/

Erasmus University Rotterdam

Twitter: https://twitter.com/Delphino12

Blog: www.easterncongotribune.com              

[1] Muchukiwa, B. (2006) Territoires ethniques et territoires étatiques. Pouvoirs locaux et conflits interethniques au Sud Kivu. Paris: L’Harmattan.

[2] Annaert, Jean (1960), « Contribution à l’Etude Géographique de l’Habitat et de l’Habitation Indigènes en Milieu Rural dans les Provinces Orientales et du Kivu ». Académie Royale de Sciences d’Outre-Mer-Classe de Sciences Naturelles et Médicales-Mémoires in 8o. Nouvelle Serie. Tom X, Fasc3. Accessible sur : http://www.kaowarsom.be/documents/MEMOIRES_VERHANDELINGEN/Sciences_naturelles_medicales/Nat.Sc.(NS)_T.X,3_ANNAERT,%20J._Contribution%20à%20l%27étude%20géographique%20de%20l%27habitat%20et%20de%20l%27habitation%20indigène%20en%20milieu%20rural_1960.PDF

[3] Il me semble que le règne de Kahindiro Yuhi IV se situerait entre 1746 et 1802 (ça fait toujours un debat)

[4] Muyengeza et Rwiyereka sont deux personnages importants de mon histoire personnelle. J’aurais peut-être le temps d’en discuter.

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PhD fellow @ErasmusUnivRotterdam/ISS: Microeconomic Analysis of Conflict. Congolese, blogger advocating 4r Equitable Redistribution of Ressources & national wealth as well as & #Justice4All #DRC In the top of that, proud of being "villageois"

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