Qui est le Colonel Michel Rukunda dit Makanika ?

La désertion du Colonel Michel Rukunda dit Makanika fait la une de Médias. Sa défection pourra attirer l’attention sur les gros problèmes que connait le Haut Plateau de Minembwe et particulièrement la communauté Banyamulenge ? Jusque récemment, ce Colonel était basé à Walikale comme Commandant à Second en charge des Opérations et Renseignements. Selon plusieurs sources, tout porte à croire qu’il se serait dirigé vers Minembwe en guise d’exprimer sa frustration sur la manière dont la crise du Haut Plateau de Bijombo-Minembwe a été gérée.

  1. Guerre de Bijombo-Minembwe

Jusqu’à preuve de contraire, il est le seul responsable de sa décision et son choix ; et pourra l’expliquer profondément dans l’avenir (probable). Toutefois, il faut retenir que depuis 2015 jusqu’à nos jours cette région du Haut Plateau fait face à une crise régionale qui, enfin, se transforma en manœuvres de déraciner le Banyamulenge. Pour contester l’appartenance de cette communauté à l’Etat Congolais, des groupes Maimai (Ebuila, Yakutumba et Biloze-Bishambuke) en coalition avec les groupes rebelles Burundais (Red-Tabara, Forebu, FNL) soutenus par Kigali ont envahi et détruit presque l’ensemble de leurs villages. Faute de ne pas avoir cette chance de fuir dans plusieurs directions comme le font les membres des autres communautés, Banyamulenge font l’objet d’attaques réguliers dans les quelques villages de Minembwe (moins de 12), Bijombo (mois de 5) ; et un site de déplacés internes autour de la Monusco à Mikenke.

A droite les positions FARDC quand Itombwe se détruisait par Maimai/Red-Tabara. A gauche, les villages de Minembwe qui sont sous attaques régulières de Maimai et alliés alors qu’il y a de positions militaires FARDC dans presque tous les coins. De milliers de vaches razzies alors que l’armée est sur place.

Pour ce faire, il est évident que, de Bijombo, Kamombo, Itombwe-Mibunda, Minembwe, il en reste que moins d’une quinzaine de villages où sont concentrés le Banyamulenge. En plus de pertes humaines estimées autour de centaines de personnes, le Banyamulenge sont victimes d’une machination visant à les appauvrir une fois pour toute. Le dernier rapport de la commune rurale de Minembwe a évalué plus de 125.000 vaches qui ont été razziées par les groupes Maimai et alliés dans l’espace de 10 mois (à partir e Mars 2019). Tout en reconnaissant les attaques menées par des groupes Banyamulenge (Gumino et Twirwaneho) contre d’autres communautés vivant dans la région et leurs villages incendiés, l’idéologie qui anime et mobilise les combattants semble être la plus déterminante dans ce déracinement. La mobilisation contre le groupement de Bijombo et la commune rurale de Minembwe constitue une indication que cette nouvelle confrontation s’oriente dans le sens de déraciner ce peuple qui est prétendument considéré comme ‘envahisseurs’.

L’aspect frustrant dans toute cette tragédie de Bijombo-Minembwe est la complicité et « l’indifférence » qu’a affiché l’armée nationale (FARDC) devant cette tragédie qui vise en particulier le Banyamulenge. En dépit du rôle défaillant dans le processus de démobilisation et désarmement des combattants et groupes armés dans le Haut Plateau d’Uvira-Fizi, tous les incidents qui ont détruit cette partie du pays se sont produits alors que les FARDC étaient déployés dans tous les environs de cette partie du pays. La communauté Banyamulenge et aussi les officiers militaires ont été choqués par l’implication de pays voisins, notamment le Rwanda, derrière ces groupes Burundais alors que le Gouvernement Congolais n’hésite pas de faire croire que tout va bien entre les deux pays. Les membres de cette communauté et les officiers militaires dont la plupart se sont opposés aux mouvements insurrectionnels comme le CNDP et le M23 ne comprennent pas pourquoi l’armée nationale se comporterait de cette façon qui expose leurs parents à la merci de Maimai et de groupes Burundais.

Il y a plus de questions autour de ce choix du Gouvernement Congolais d’admettre que les forces spéciales Rwandaises opèrent autour de FARDC pour combattre les groupes armés (hostiles à Kigali) au Nord-Kivu ; alors rien n’est fait pour attirer l’attention sur ce phénomène d’armer les Maimai et les groupes Burundais. Dans un contexte politique et dynamique, la défection d’un Colonel de l’armée peut ne pas s’expliquer par ces raisons ci-haut évoquées. Dans le passé et à la suite de leur vulnérabilité au sein de la société (de l’armée), les officiers militaires Banyamulenge ont été victimes de ceux qui les croient servir de marchepieds aux intérêts égoïstes. Par conséquent, on peut imaginer et sont nombreux qui voient que toute cette machination et attaques contre leur communauté auraient visées à les fragiliser encore une fois. Rien n’est à exclure. L’armée Congolaise aurait agi de la sorte en vue de créer le chaos dans ce contexte où c’est plus facile ? Bien que difficile de savoir les motivations derrière ce chaos, je trouve ce scenario avec une grande probabilité ; donc, elle serait responsable de cette « désertion ».

En voici le contexte dans lequel le Colonel Michel Rukunda ait fait défection. Pourquoi lui ? éléments de réponse dans les paragraphes suivantes.

  1. Michel Rukunda : « Jeune Commandant » contre l’Instrumentalisation

Michel Rukunda est né à Rurambo vers les années 1974-5, précisément dans le village de Gitoga. Rurambo se trouve dans le territoire d’Uvira vers les Hauts Plateaux en passant par Lemera et Mulenge. Encore jeune, sa famille rejoint Minembwe en territoire de Fizi où il fait son école primaire et en partie, le secondaire. Durant les crises des années 90s, il se retrouve dans les conditions qui fassent qu’il soit enrôlé au sein de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) vers 1994-95. Des jeunes Banyamulenge avaient été enrôlés par l’APR en préparatif de la guerre qui deviendra enfin l’AFDL. C’est probablement durant cette guerre d’AFDL et la manière dont il se serait distingué sur le champ de bataille qu’il sera surnommé Makanika.

A la suite de multiples contradictions que présenta ce mouvement AFDL, dont Laurent Kabila avait appelé de « conglomérat », Michel Rukunda se désolidarise de ce dernier. Il fait partie d’un groupe qui constituera durant une décennie le pilier de la résistance Banyamulenge contre l’APR/RDF. Il est mis en prison vers Mars 1998 à Bukavu alors faisant partie de ce groupe des jeunes officiers et soldats qui dénonçaient l’instrumentalisation de l’identité Banyamulenge par les éléments dits alliés. Condamné à 10 ans de prison ferme par la cour militaire conduit par le Colonel Alamba Charles, il est libéré en date du 1er Aout 1998. De Bukavu vers Uvira, la guerre du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) trouva naissance alors qu’il s’était déjà fait ce choix de ne plus adhérer aux machinations pilotées par Kigali.

Depuis l’existence du RCD jusqu’aux événements de 2002 lors de la resistance deMinembwe, Michel est connu à Uvira-Minembwe comme quelqu’un qui s’était opposé à ces manipulations. A la suite des événements qui conduisirent aux confrontations entre Commandant Masunzu et le Colonel Gapfizi Dan (APR) en Janvier 1999, il échappa de justesse à une tentative d’assassinat en Mars-1999 qui le visait personnellement. Il échappa dans les mains de deux militaires APR à Kilibula (Kalundu) alors qu’il avait été ligoté. Par mystère, il se faira sauver quand un militaire qui devait l’assassiner ne saura pas tirer sur lui car craignant qu’une grenade antichar (anti-tank grenade) attaché sur son fusil pourrait les exploser tous. Entre 1998-2002, Michel Rukunda et ses amis de ce groupe qui avaient été emprisonnés à Bukavu furent brutalisés par les dirigeants du mouvement rebelle RCD ainsi que ses services de sécurité.

Vue de Minembwe

En 2002, il est parmi les premiers commandants à rejoindre la résistance Masunzu Pacifique (actuellement Général au sein de FARDC). Au sein de ce groupe qui résista depuis Février jusqu’au mois de Septembre 2002 contre l’APR estimé autour de 6.000 militaires, Michel Rukunda joua un rôle déterminant comme Commandant en Charge des Operations et enfin commandant Bridage. Ses collègues reconnaissent ses aptitudes et capacités d’organiser d’attaques-embuscades qui lui avaient valu un surnom au sein des éléments d’APR qui le nommèrent « Rukanuka ». Vers fin 2003, il a fait partie de la délégation qui rejoignit Kinshasa aux côtés du Commandant Masunzu dans le cadre de « négociations » qui conduisirent à leur intégration au sein de FARDC. De 2004-2007, Michel était déployé dans la zone d’Uvira aux côtés du Commandant Mutupeke (actuellement Général au sein de FARDC) jusqu’à « l’avènement » dit Gumino qui était dirigé par Bisogo-Makanika.

  1. Michel Rukunda : Un Commandant Frustré ?

Depuis 1997, Michel Rukunda avait-il cru qu’une solution est trouvé car ils ont eu la chance d’exprimer leurs doléances auprès de Kinshasa sans passer par les intermédiaires―paternalistes? Leurs revendications (sous le label Front pour la Resistance Congolaise « FRC-Masunzu ») auraient probablement été (mal) présentées ou instrumentalisés au niveau de Kinshasa. De la ressurgirent les conditions qui n’ont peut-être pas évolués comme attendues. En plus de ces griefs non-resolus et les frustrations de plusieurs commandants FRC-Masunzu autour de grades militaires obtenus auprès de Kinshasa, auraient fait que Michel Rukunda se désolidarise du groupe Masunzu. Avec ses collègues, ils formèrent et rejoignirent le groupe dit Forces Républicaines Fédéralistes (FRF-Gumino). Le FRF-Gumino était composé principalement de deux sous-groupes ; celui de 47 (avec Commandant Bisogo) ainsi que les dissidents de Masunzu (avec Commandant Michel Rukunda). Le groupe de 47 était formé des militaires et officiers qui avait rejoint l’affaire feu Colonel Jules Mutebutsi en 2004. De 2007-2010, FRF-Gumino était dirigé politiquement par le Commandant Bisogo Venant et Zébédée Gasore Sekidende; alors que Michel Rukunda Makanika était le commandant militaire « Chef d’Etat Major ». Les analystes tendent à s’accorder que cette phase (2007-2010) était plus un conflit entre commandants Banyamulenge qu’entre FRF-Gumino et l’Etat Congolais. Cela avait été dû en l’absence des mécanismes visant une intégration effective de ces anciens « rebelles ». Plutôt, leur gestion se faisait par le biais des mécanismes mois clairs. Il parait que ces mêmes mécanismes s’appliquent souvent à tous les combattants de groupes armés intégrés au sein de FARDC ; presque le système de « co-optage ». Quand certains individus-commandants sont satisfaits, on croit avoir tout résolu.

C’est durant d’intenses confrontations entre FRF-Gumino et le FARDC dans le Haut Plateau d’Itombwe-Minembwe que de négociations ont abouti à l’intégration de ces combattants en 2010. Le Gouverneur Marcellin Chisambo et Colonel Kahimbi Delphin (actuellement Général au sein de FARDC) auraient probablement joué un rôle déterminant pour faciliter cette intégration qui piétinait souvent sur de bases de manipulations personnelles des anciens compagnons de lutte. Le Commandant Michel Makanika est déployé à Bukavu au sein de l’opération Kimia II. Il était en charge de l’administration et logistique (si ma mémoire est bonne). A bukavu et dans Kimia II, il est aux côtés de Colonels Kahimbi Delphin et Sultani Makenga ; alors que Masunzu Pacifique est devenu Général et commande la 10e Région Militaire du Sud-Kivu. De 2011-2012, tous ces commandants survivent et cohabitent dans un contexte presque tendu jusqu’à la défection de Sultani Makenga pour rejoindre et former le M23 au Nord-Kivu. En 2012, il est à reconnaitre au Commandant Michel Rukunda d’avoir étouffé les tentatives d’implanter le M23 au Sud-Kivu quand ses hommes imposant une défaite au Colonel Byamungu. A la prise de Goma par le M23, Makanika est parmi les commandants invités pour apporter secours aux FARDC à partir de Sake. Par magie et pression internationale, des négociations autour de cette occupation de la ville de Goma par de rebelles imposèrent aux hommes de Makenga de se retirer. Le combat s’était poursuivi dans les zones de Runyoni et Bunagana jusqu’à la défaite du M23.

Dans la foulée, plusieurs officiers sont invités à Kinshasa par la hiérarchie militaire. Ils doivent faire une formation qui durera de mois de façon que certains observateurs crurent qu’il s’agissait d’une stratégie d’éloigner certains officiers complices de rebelles loin de la zone de combat. De Kinshasa, Rukunda est confirmé Colonel et enfin déployé vers Bunia en 2015. IL y assume les fonctions du commandant Régiment. En 2018, il est muté à Walikale dans le Centre de formation comme commandant Centre à Second en charge des opérations et Renseignements. En plein préparation des attaques contre les groupes armés au Sud-Kivu, précisément dans le Haut Plateau d’Uvira-Fizi (vers octobre-Decembre 2018), le Colonel Michel Rukunda Makanika est envoyé à Minembwe pour convaincre le groupe Gumino de déposer les armes et rejoindre le processus de désarmement, démobilisation et réintégration. Ses efforts semblent se heurter à la recrudescence des groupes armés locaux et étrangers dans la région au point que certains commandants de Gumino hésitèrent d’admettre les assurances que lui et la hiérarchie militaire promettaient. Il rentre à Walikale et ces opérations militaires contre les groupes armés locaux et étrangers dans le Haut Plateau d’Uvira-Minembwe n’aboutirent pas à cause de plusieurs raisons.

  1. Michel Rukunda : Manipulée ou Ennemi de Tous ?

Sa défection surprend du fait qu’en Novembre -Décembre 2018, il était partisan de l’intégration de tous les groupes armés et plus particulièrement de Gumino-Nyamusaraba. A la suite de sa défection, un Compte Twitter qui se dit de FARDC annonce qu’il est devenu l’ennemi de la RDC. L’ennemi a aneantir. Le Porte-parole de la 33e Région Militaire aurait annoncé que le Colonel Michel Rukunda sera recherché dans le meilleur délai et sera si vite anéanti. La 33e Région Militaire semble garantir la population locale que la situation n’est pas si alarmante et sera maitrisée le plus tôt possible.

Dans les deux jours que les Médias (Sociaux) parlent de Michel Rukunda, les journaux de Kigali semblent jeter de l’huile sur le feu. Ces Médias proches du pouvoir de Kigali traitent Michel Rukunda de l’ennemi numéro un. Il est accusé du rapprochement aux dissident de Kigali, notamment le Général Kayumba Nyamwasa et le « P5 ». On le présente comme quelqu’un qui est allé en remplacement de Semahurungure, ancien commandant de Gumino qui avait été tuee en Septembre 2019. L’intérêt de ces Médias dans l’affaire Michel suscite plus de questions ; mais, il indique combien la guerre de Bijombo-Minembwe n’est pas une affaire locale. En plus de cela, des versions spéculatives peuvent aussi indiquer qu’il est au service de Kigali et des anciens membres du RCD. Les raisons derrières toutes ces spéculations laissent perplexe tout observateur qui veut comprendre cette défection. Les incompréhensions, la diabolisation, l’amalgame, le positionnement personnels sont de raisons derrière toutes ces spéculations. Sa défection suscite aussi de débats de ceux qui croient que l’armée est réservée aux personnes dont leurs communautés ethniques leurs donnent ces prorogatifs. On a déjà vu d’appels qui vont dans le sens d’affirmer que le Colonel Michel Rukunda ne méritait même pas de faire partie de FARDC. Plus de questionnements que de réponses !

Tout se dit par rapport à la défection de Michel. En bref, on l’accuse de servir les intérêts des pays voisins, ceux de sa communauté ethnique ou ceux mêmes personnels. Toutefois, le temps nous dira pourquoi ce partisan de l’intégration de groupes armés peut aujourd’hui décider de rejoindre les mêmes groupes. Peut-on postuler que l’(ir)responsabilité de l’Etat dans la gestion de la crise dans le Haut Plateau peut tout faire bâcler ?

NTANYOMA R. Delphin

PhD Researcher in Conflict Economics

The Institute of Social Studies/

Erasmus University Rotterdam

Twitter: https://twitter.com/Delphino12

Blog: www.easterncongotribune.com

 

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PhD fellow @ErasmusUnivRotterdam/ISS: Microeconomic Analysis of Conflict. Congolese, blogger advocating 4r Equitable Redistribution of Ressources & national wealth as well as & #Justice4All #DRC In the top of that, proud of being "villageois"

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